Le Nigeria a récemment proposé, puis annulé rapidement, une interdiction des panneaux solaires importés, dont la majorité provient de Chine. Ce revirement est survenu à peine un mois après l’annonce initiale, ravivant les inquiétudes habituelles quant à la volatilité des politiques au Nigeria et à travers l’Afrique. Mais sous la surface, cet épisode révèle une dynamique plus complexe : un mélange d’ambition industrielle, de pressions géopolitiques et des compromis difficiles liés à la transition énergétique.
« Parfois, on fait certaines annonces politiques non pas parce que c’est ce qu’on veut vraiment faire, mais pour tester le terrain », explique Tobi Oshodi, maître de conférences à l’Université de l’État de Lagos. Selon lui, cette annonce aurait pu être davantage symbolique que concrète.
Entre la Chine et l’Occident : un exercice d’équilibriste stratégique
Des pays comme le Nigeria tentent de maintenir un équilibre délicat alors que les États-Unis et l’Europe intensifient leur concurrence avec la Chine, notamment dans le secteur des énergies renouvelables. Plutôt que de choisir un camp dans ce jeu à somme nulle, la nation ouest-africaine opterait pour ce qu’Oshodi appelle une « compétition collaborative ».
« Autrement dit, le Nigeria envoie un message à ses partenaires internationaux : nous voulons développer nos capacités locales, mais nous aurons besoin de votre aide pour y parvenir. » La Chine demeure au cœur des infrastructures solaires du Nigeria, malgré des importations venant également d’Allemagne et d’Inde. Le défi pour le pays est donc de stimuler la production locale tout en maintenant des relations stratégiques cruciales.
Le Nigeria pourrait également chercher à attirer des investissements dans le cadre d’initiatives telles que Global Gateway de l’Union européenne, qui vise à soutenir la transition écologique en Afrique. Mais les obstacles fondamentaux demeurent. Les infrastructures locales sont limitées, et toute interdiction soudaine des importations compromettrait les chaînes d’approvisionnement existantes, mettant en péril des milliers d’emplois liés à la vente et à l’installation de panneaux solaires.
Comprendre la chaîne d’approvisionnement solaire
Développer une industrie solaire locale n’est pas seulement coûteux, c’est aussi très technique. Nicola Licata, cheffe de projet en gouvernance environnementale et sociale (ESG) basée à Shanghai, explique que la production de panneaux solaires est énergivore, notamment dans les étapes amont. Cela inclut le traitement du silicium métallurgique, qui est ensuite raffiné en polysilicium, puis transformé en lingots et en tranches — les composants de base des cellules solaires. Ces processus sont largement automatisés et concentrés dans des provinces chinoises comme la Mongolie intérieure, le Ningxia, le Shaanxi, le Qinghai, le Sichuan et le Yunnan, qui bénéficient de subventions étatiques à l’énergie et de ressources en eau abondantes.
« Les usines en amont sont capitalistiques — énormes machines, très automatisées, avec de grandes salles de contrôle informatisées », note-t-elle. Même les étapes en aval, comme l’assemblage des cellules et des modules, nécessitent aujourd’hui peu de main-d’œuvre. Certaines installations fonctionnent comme des “usines noires” — lumières éteintes, machines opérant sans intervention humaine.
Si le Nigeria a à juste titre le désir de créer des emplois locaux, l’automatisation croissante en Chine pourrait servir d’avertissement. Les emplois manufacturiers diminuent plutôt qu’ils n’augmentent. Ceux qui subsistent sont principalement techniques ou liés à la supervision.
Sur le terrain : réalités économiques et pratiques
Isah Abdullah, vendeur et technicien de panneaux solaires à Kano, craint qu’une interdiction mal conçue n’aggrave la pauvreté énergétique. « Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des panneaux solaires au Nigeria sont importés », dit-il. « Sans alternatives locales viables, une interdiction ralentirait l’électrification rurale, augmenterait les coûts et retarderait l’adoption. »
En même temps, Abdullah remet en question la qualité de nombreux produits importés, illustrant le décalage entre les politiques publiques et la réalité du marché. « Vous verrez un panneau indiqué à 600 ou 620 watts, mais après test, on est loin du compte », explique-t-il. Néanmoins, il reconnaît que la Chine demeure imbattable en termes d’échelle et de prix. « Les panneaux produits localement ne peuvent pas rivaliser en prix ni en volume. »
Il cite des entreprises comme Auxano Solar, qui assemblent localement des cellules importées, tout en soulignant que cela reste loin d’une production manufacturière complète. « Importer des cellules ou importer des panneaux — c’est quasiment la même chose », ajoute-t-il.
Abdullah soupçonne aussi que des intérêts politiques et commerciaux soient derrière cette interdiction éphémère. « On a vu cela avec le ciment et le pétrole. Il s’agit de contrôler le marché », dit-il. Mal exécutée, une telle politique pourrait étouffer les petites entreprises et creuser les inégalités. Mais si elle est mise en œuvre progressivement, avec des investissements ciblés, elle pourrait stimuler l’industrie locale et améliorer l’accès à l’énergie propre.
Un long chemin à parcourir
La production électrique du Nigeria — moins de six gigawatts pour plus de 200 millions d’habitants — est bien en dessous des besoins. L’énergie solaire, grâce à son potentiel décentralisé, reste une solution attrayante. Mais les dirigeants doivent adopter une vision à long terme. La domination de la Chine dans le secteur solaire ne s’est pas construite du jour au lendemain. Il a fallu plus de deux décennies pour faire émerger cette industrie, et les dirigeants nigérians doivent comprendre que cette transformation est un processus de longue haleine.






