En juillet, lors de la conférence internationale sur le sida à Rio de Janeiro, le département d’État a présenté une carte de l’Afrique sur laquelle les six pays mis en évidence — le Nigeria, le Mozambique, l’Ouganda, la Côte d’Ivoire, le Malawi et le Cameroun — étaient tous mal situés.
Le Nigeria s’était retrouvé propulsé en plein Sahara, le Mozambique avait dérivé vers la Corne de l’Afrique, et la Côte d’Ivoire se retrouvait étonnamment en Afrique australe. Le département a reconnu une « malheureuse erreur » due à une modification de dernière minute et en a assumé la responsabilité. Selon Reuters, l’image portait un filigrane indiquant qu’elle avait été générée par l’intelligence artificielle.
Ce n’était, après tout, dira-t-on, qu’une malencontreuse erreur. Tout le monde en commet, et il ne faudrait pas en faire toute une affaire. C’est vrai. Cela aurait pu — et dû — en rester là… jusqu’à ce qu’on replace l’erreur dans le contexte plus large de la diplomatie américaine en Afrique aujourd’hui et de son narratif.
Ça fait maintenant plusieurs années que Washington ne cesse de proclamer le sérieux qu’il accorde à l’Afrique. Sous Biden, on assurait que « les États-Unis sont totalement de retour en Afrique » (U.S. is all in in Africa). Initiatives nouvelles, slogans diplomatiques et accords stratégiques : tout a été mobilisé pour signaler que les États-Unis étaient de retour, prêts à rivaliser avec la Chine.
Sous la présidence de Trump, cette rivalité s’est faite plus explicite encore, devenant la clé de voûte de l’engagement américain en Afrique , avec en toile de fond l’accès aux minerais critiques.
À maintes reprises, des responsables américains ont affirmé que les décideurs africains leur avaient dit qu’ils souhaitaient travailler avec les États-Unis et jugeaient l’offre américaine préférable à celle de la Chine. Nul ne saurait dire ce qu’il en est vraiment. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les dirigeants africains n’ont cessé de répéter qu’ils voulaient disposer d’options et se disaient prêts à travailler avec tout le monde : Chinois, Américains, Européens ou pays du Golfe.
Hormis un nombre restreint d’initiatives phares — le corridor de Lobito, qui relie l’Angola aux régions cuprifères de la République démocratique du Congo et de la Zambie — et quelques investissements miniers directs ou soutenus par l’État, la réalité du terrain raconte une histoire nettement moins reluisante. Elle ne crie pas exactement: « L’Afrique est une priorité à Washington. »
La réalité diplomatique, les faits, concordent mal avec le discours. Les États-Unis comptent 51 ambassades en Afrique, contre 53 pour la Chine. Plus révélateur encore : en mai 2026, 37 ambassades américaines sur le continent n’avaient pas d’ambassadeurs en poste.
Le message, d’une Amérique qui s’intéresse à l’Afrique, devient encore plus difficile à vendre lorsque cet amaigrissement diplomatique s’accompagne de nouveaux obstacles à la mobilité des Africains vers les États-Unis. Le département d’État a entrepris de ramener de près de 50 à 20 le nombre de postes diplomatiques traitant les demandes de visa courantes sur le continent, désormais concentrées dans autant de pôles régionaux. Les demandeurs des pays concernés devront parfois se rendre à l’étranger, ce qui ajoute des coûts financiers et logistiques considérables à une démarche déjà onéreuse et incertaine.
Ce n’est pas la manière la plus convaincante de dire aux Africains que Washington souhaite se rapprocher d’eux.
Et ces mesures s’inscrivent dans une politique migratoire globale qui a frappé de manière disproportionnée les voyageurs africains. Elles s’inscrivent aussi dans le contexte des déclarations peu flatteuses de Donald Trump concernant l’Afrique; notamment celle qu’il répète souvent, bien qu’elle ait déjà été démentie, selon laquelle « le Congo » aurait vidé ses prisons pour en envoyer les détenus aux États-Unis.
Ce genre de propos ne se sépare pas aisément de la politique étrangère. Les gouvernements, comme les opinions publiques en Afrique, prêtent attention à la manière dont on décrit leurs pays et leurs citoyens. Quand le langage se fait méprisant ou inexact, il affaiblit les prétentions au respect et au partenariat entre égaux.
Et puis, presque naturellement, vint la carte de Rio… la bourde !
La diplomatie se construit aussi sur des symboles, sur la préparation et le souci du détail. Lorsque Washington affirme connaître l’Afrique assez bien pour lui proposer des politiques touchant à ses économies, à ses ressources minières et à ses rapports géopolitiques, savoir placer les pays au bon endroit sur la carte apparaît comme une exigence minimale et raisonnable.
Si la géographie n’a pas été vérifiée, on est en droit de se demander ce qui ne l’a pas été non plus : les statistiques, les hypothèses, ou peut-être les conclusions politiques qu’on en a tirées.
Le principal bénéficiaire pourrait bien être Pékin. Les diplomates chinois n’auront pas besoin d’exagérer l’incident ; il leur suffira de l’inscrire dans leur refrain habituel : la Chine est présente, la Chine est constante, et la Chine prend l’Afrique au sérieux. Que cette affirmation soit vraie ou fausse est un autre débat. L’engagement chinois en Afrique comporte ses propres inégalités, ses pratiques transactionnelles et des écarts considérables entre le discours et la réalité.
Mais la rivalité stratégique est, en partie, une compétition de crédibilité. Chaque faux pas ou bévue américaine de ce type alimente le récit chinois. Le tout dans un contexte où un nombre croissant de jeunes Africains préfèrent l’influence de la Chine sur le continent, qu’ils jugent plus positive que celle des États-Unis.
Washington ne peut prétendre que l’Afrique ne compte que lorsqu’il s’agit de cobalt, de cuivre, de lithium ou de Chine.
Si les États-Unis veulent convaincre les pays africains que leur offre est meilleure, ils devront faire preuve d’une présence diplomatique durable et, à tout le moins, consentir un minimum d’efforts pour ne pas se tromper sur des faits élémentaires.
Les États-Unis sont peut-être réellement décidés à rivaliser avec la Chine en Afrique. Mais le sérieux ne se décrète pas. Il se démontre par la présence, l’investissement, le respect et une exécution à la hauteur.
Et, à l’occasion, en plaçant les pays à leur bonne place sur la carte.







