Peu connu en Chine, le fabricant Transsion, basé à Shenzhen et fondé en 2006, détient pourtant près de la moitié du marché africain des smartphones et plus de 10 % des parts de marché en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient. Dans un entretien accordé à Sixth Tone, l’anthropologue des médias Lu Miao, professeure adjointe à l’université Lingnan de Hong Kong, revient sur cette trajectoire, qu’elle analyse dans son ouvrage « The Transsion Approach: Translating Chinese Mobile Technology in Africa ».
Selon elle, l’entreprise est née de l’écosystème des téléphones de contrefaçon, dits shanzhai, qui ont inondé l’Afrique au début des années 2000 via le marché de Huaqiangbei, à Shenzhen, et les Chungking Mansions, à Hong Kong. Lors de ses recherches au Ghana en 2019, elle a constaté que les distributeurs nationaux de Transsion vendaient auparavant des téléphones d’occasion ou contrefaits. Transsion a hérité de cet univers certaines fonctionnalités, comme le double SIM ou l’autonomie prolongée, mais s’en distingue par des contrats formels, une stratégie de marque à long terme et un vaste réseau de service après-vente.
La chercheuse rappelle également que la privatisation des télécommunications ghanéennes, imposée dans les années 1980 et 1990 par les programmes d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du FMI, a laissé les zones rurales et les populations modestes mal desservies. Transsion a trouvé un marché avec des téléphones abordables, adaptés à une couverture réseau limitée et à un approvisionnement électrique irrégulier.
Lu Miao préfère parler de « traduction » plutôt que de « transfert » technologique. Selon elle, la notion de transfert suppose un mouvement à sens unique de l’Occident vers le reste du monde, alors que de nombreux projets d’aide ont échoué faute d’avoir transmis les savoirs et l’environnement institutionnel nécessaires. Chez Transsion, ingénieurs chinois, distributeurs, promoteurs et réparateurs ghanéens ont tous contribué à adapter les produits, à l’image des appareils photo optimisés pour les peaux foncées.
Enfin, la chercheuse oppose le « labour profond » de Transsion au « blitzscaling » de la Silicon Valley, popularisé par Reid Hoffman, qui privilégie une expansion rapide financée par le capital-risque et vise une domination de type « le gagnant rafle tout », à l’image de Facebook, Uber ou Didi. Faute de capitaux importants et de technologies propriétaires, Transsion a misé sur une connaissance fine des marchés locaux et un ajustement constant de ses produits aux retours des utilisateurs.




