Pouvons-nous ramener un peu de dignité et de respect dans nos relations avec les Etats-Unis. C’est la question que je me pose dans cette chronique qui aurait dû être publié en mai dernier comme un cris de ras-le-bol à la suite de la visite du président sudafricain Cyril Ramaphose aux Etats-Unis. Une visite qui avait été marquée par la fameuse conférence de presse conjointe dans le Bureau ovale, durant laquelle son homologue Donald Trump, a désormais pris pour habitude de piéger et d’humilier ses hôtes, surtout ceux qui osent le contredire… qui oubliera Zelenskyy de si tôt?
Ce que je n’avais pas dit à l’époque, doit malheureusement être dit et rappelé aujourd’hui, aprè le déjeuner embarrassant de mercredi passé à la Maison-Blanche avec Trump et cinq présidents d’Afrique de l’Ouest : En diplomatie, la dignité et le respect comptent.
Que l’on partage ou non les mêmes avis et opinions politiques, la diplomatie exige que l’on maintienne une forme de décorum, une certaine dignité inhérente à la plus haute fonction du pays – celle de chef d’État – et au respect dû aux invités, qu’ils viennent d’un pays puissant ou non.
Le décorum, entre autres, consiste à traiter ses hôtes avec dignité, égards et respect. Les hôtes doivent ne ménager aucun effort à mettre leurs invités en valeur, même en cas de désaccord, et d’autant plus qu’entre amis. Cela implique s’abstenir de toute forme de paternalisme ou de condescendence masqué sous des apparences de compliments, qui au delà de réveler une ignorance basique concernant ses hôtes, mais surtout visent à rappeler à tous ceux qui sont présent, le rapport de force.
Apprécier le niveau d’anglais d’un président anglophone ou presser ses pairs présidents invités à « conclure » leurs présentations jugées trop longues a sans doute déstabilisé ces cinq chefs d’État, même s’ils ne l’ont pas montré.
Ébranlés ou non, leur attitude lors de cette rencontre était indigne.
Alors que le président américain se félicitait de la suppression de l’USAID, ils ont hoché la tête en silence, sans évoquer, à tort ou à raison, les ravages que cela provoque dans leurs pays. Pendant que leur hôte vantait un renforcement des liens avec le continent, aucun d’entre eux n’a osé questionner cette posture alors que des dizaines de pays africains figurent sur la liste de ceux soumis à une éventuelle interdiction de voyage – dont quatre des cinq États représentés à ce déjeuner.
Non. Ils ont plutôt livré une prestation maladroite, la queue entre les pattes, ils se sont lancés dans une vague d’éloges sous le signe de vanité forcée, caressant leur hôte dans le sens du poils, faisant mention de sa dextérité à jouer au golf et allant jusqu’à plaider avec enthousiasme en faveur de sa nomination pour un prix Nobel de la paix, après avoir fait mention de l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda.
Ce que nous avons vu la semaine passée dans cette salle n’avait rien de digne, mais un rappel brutal de ce qu’est le rapport asymétrique dans les relations internationales. Je ne suis pas assez naïf pour croire que petits et grands États sont identiques – ils ne le sont pas – mais c’est toujours choquant de le voir manifesté si crûment.
Présent avec ses homologues, se trouvait le plus jeune des cinq chefs d’État, Bassirou Diomaye Faye du Sénégal, qui restera certainement dans les mémoires pour ses louanges enthousiastes du swing de golf de Donald Trump. Un Bassirou Diomaye qui a du se poser la question si son premier ministre, Ousamane Sonko qui était en visite à Pékin quelques semaines plus tôt, avait dû se confondre en autant de salamalecs pour plaire à ses hôtes chinois.
Il est certain que Xi et les haut-responsables chinois s’attendent eux aussi à être flattés par les États africains et d’autres plus petits que la Chine – une tradition millénaire. Mais ils ne les obligent pas, n’encouragent pas et surtout ne créent pas un environnement où, comme on l’a vu à Washington la semaine passée, où leurs hôtes doivent se rabaisser en public.
Il faut rappeler que, lorsque Sonko s’est rendu à Pékin, l’objectif était de rencontrer son homologue, le Premier ministre Li Qiang. Et, en vertu du protocole, Xi, en tant que président, n’était pas tenu de recevoir un chef de gouvernement reçu officiellement – mais il l’a quand même fait.
Et nul doute que, tandis que Faye flattait Trump en compagnie de ses pairs, il a dû repenser à l’accueil qu’on lui avait réservé l’an dernier à Pékin, lorsqu’un détachement d’honneur de l’armée chinoise l’attendait pour son tête-à-tête avec Xi dans la Grande Salle du Peuple.
Certes, la Chine offre ce traitement à tout chef d’État en visite, si bien que Faye n’était pas particulièrement privilégié. Mais pas là n’est pas le point : ce qui importe, c’est qu’il y avait une formalité, et qu’il a été traité avec respect et dignité.
La comparaison et l’évocation de la Chine n’est pas qu’anecdotique. La présence chinoise dans chacun de ces cinq pays invité inquiète plusieurs à Washington, et elle a sans doute été évoquée à plusieurs reprises avant et après durant cette rencontre.
Les États-Unis redoutent depuis longtemps que la Chine n’utilise ces pays pour étendre sa domination sur les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, projeter sa puissance dans le golfe de Guinée et, selon le Pentagone, établir une base de la marine chinoise quelque part le long de la côte atlantique africaine.
Le pire dans ce spectacle qui avait toutes les allures d’une rencontre moyenâgeuse entre un suzerain européen et ses vassaux ou celle d’un maitre blanc avec ses contremaitres noirs, est peut-être que toutes ces louanges et cette flagornerie ne produiront pas les résultats économiques et diplomatiques escomptés pour ces pays. Jusque là Brice Oligui Nguema s’est contenté d’un chapeau MAGA signé de Donald Trump qu’il a exhibé avec fierté.
Depuis Pékin, je suis sûr que certains se demandent en silence : pourquoi tant d’efforts pour traiter, ou du moins en donner l’apparence, avec respect et dignité de petits pays où ils investissent massivement, et pour promouvoir le narratif de l’égalité entre les peuples, alors que leurs chefs d’État n’hésitent pas à se rabaisser, pour si peu ou rien, comme si les combats de Lumumba et de Nkrumah n’avaient jamais existé ?
Maître blanc, serviteur noir.








