Un documentaire de deux heures et demie, récemment mis en ligne, intitulé « The Fashion Bible » et réalisé par le voyageur vlogueur chinois et ancien journaliste des médias d’État Zhang Jun – connu en ligne sous le nom de « Oncle Bing » (饼叔) – est discrètement apparu sur la plateforme vidéo sociale chinoise Bilibili, proposant l’une des explorations les plus idéologiquement complexes à ce jour de la Sape, ce sous-genre flamboyant de la mode en République du Congo.
La caméra de Zhang suit des sapeurs congolais, réputés pour arborer des costumes ciselés de haute couture dans certains des quartiers les plus pauvres du monde, retraçant leurs inspirations vestimentaires jusqu’au cœur du luxe européen, à Paris et Milan. Mais, à la différence des documentaires antérieurs qui abordaient la Sape sous un angle post-colonial, The Fashion Bible y apporte une perspective résolument chinoise.
Au travers d’entretiens avec des acteurs du luxe, des mannequins en herbe et des artisans italiens qui fabriquent à la main des sacs haut de gamme, Zhang s’interroge sur une question plus profonde : pourquoi ces marques détiennent-elles un tel pouvoir symbolique à l’échelle mondiale ? Sans apporter de preuves tangibles, le documentaire avance également l’affirmation provocatrice selon laquelle de nombreux produits de luxe estampillés « Made in Italy » seraient en réalité fabriqués dans des usines chinoises.
Ce fil de discussion relie le film à un débat en ligne plus large et de plus en plus visible : lors du sommet de la guerre tarifaire sino-américaine en avril, des influenceurs TikTok et des propriétaires d’usines ont dévoilé la dépendance des marques de luxe occidentales à la fabrication chinoise, tandis que des plateformes comme DHgate ont gagné en popularité en proposant des produits quasi identiques à une fraction du prix.
L’un des moments les plus marquants du documentaire intervient dès le début, lorsqu’un sapeur exhibe fièrement sa garde-robe. Parmi les pièces de créateur figure un costume affûté, made in China, signé d’une marque chinoise.
Le film met également en parallèle deux sapeurs aux idéologies divergentes. Le premier défie l’hégémonie des marques européennes en lançant son propre label de mode africain et en l’intégrant à la Sape. Le second reste fidèle à l’éthique traditionnelle des sapeurs : investir chaque centime dans les maisons européennes historiques pour préserver l’authenticité.
POURQUOI C’EST IMPORTANT: The Fashion Bible élargit le récit habituel sur la mode, le luxe et l’identité post-coloniale. Il redéfinit la conversation à travers le regard d’une puissance manufacturière montante qui remet désormais en question les mythes qu’elle contribua autrefois à entretenir. Il ne s’agit pas seulement d’un film sur le dandyïsme congolais ou le branding européen, mais d’une méditation chargée idéologiquement sur la manière dont la production mondiale, les aspirations et l’identité sont en cours de renégociation.





